Exhibition

Jun 24, 2014Sep 4, 2014 · Galerie Tanit, Beyrouth

Simone Fattal

Grès et Porcelaines

Elle a trouvé son monde immédiatement. Elle a (re)créé du premier coup le premier homme de la préhistoire, et elle l’a créé se tenant debout. Elle a créé non un objet mais un surgissement, un mouvement, un mouvement essential, celui qui sépare l’espèce humaine du monde animal qui lui est pourtant apparenté.

Elle a continué et continue à faire des personnages. Ils naissent on dirait naturellement sous ses doigts. C’est comme sils demandaient à naître, à sortir de leur argile. C’est comme si ils y avaient toujours été et que l’acte de création soit en fait de libération. Ils se tiennent avec la force la vie. Ils ne suggèrent pas la rigidité mais la fermeté. Ils ne sont pas anonymes. Ils sont hommes ou femmes, surtout héros du passé ou personnages mythiques. On ne les voit pas, on les reconnaît. Ils se tiennent à la limite de ce qui fait l’essentiel de leur être. Ils ne sont ni réalistes ni abstraits, mais comme venus de loin et portant en eux la matière dont ils sont nés. Ils nous hantent, parce qu’on les reconnait tout en ne les ayant jamais vus. Ils ont aussi ce pouvoir inexplicable d’être présents tout en restant  mystérieux, retenus dans leur silence, liés à l’instantané, et appartenant en même temps à un temps illimité. En ce moment de la pensée où un philosophe comme Heidegger parle du monde comme d’une apparition continuelle de l’être qui crée l’émerveillement, ces sculptures sont ce qu’elles sont mais aussi proposent des “apparitions” inventées qui nous font croire qu’elles représentent le monde de la vie.

Il faut ajouter que ce qui est remarquable à propos des sculptures de Simone Fattal, c’est leur “douceur”.  C’est le côté apparemment “naturel” des formes. Par “naturel” il ne faut pas surtout entendre  “courbe” ou “gracieux”, mais plutôt “équilibré”, comme allant de soi, juste, pas forcé…je dirais même détaché. La sculpture est un art qui tombe  facilement dans la dureté, dans la brutalité sauf quand elle provient de véritables artistes. Ainsi, par exemple, on ne dirait pas que les grandes sculptures de Dubuffet, comme l’Hourloupe, sont dures bien que leurs formes soient agitées, et leurs dimensions bien grandes. Elles sont “légères” parce qu’elles viennent de l’esprit et s’adressent à l’esprit. Comme les sculptures de Simone, ce n’est ici ni une question de matériau, ni une question de taille. C’est une question d’intégrité, c’est à dire d’obéissance à une loi intérieure.

Les sculptures de Simone Fattal ne sont pas en compétition avec les sculptures des autres, ni même en compétition avec l’idée de la sculpture. Elles sont faites dans l’isolement et le silence, dans cet état où la page est toujours blanche pour le poète, dans cet état où l’on vient à l’œuvre comme ayant tout oublié. Tout se passe comme si pendant qu’elles sont faites rien d’autre n’existe que le besoin irrépressible de faire naître des formes dans la confiance que ces formes sont naturellement habitées, et qu’il n’est pas besoin de les bousculer. C’est de là que nous vient ce sentiment qu’elle crée des archétypes, comme presque à son insu.

Elle fouille les possibilités de vie enfermées dans l’argile, elle donne à la terre muette une voix, une personnalité et une âme.

Le secret de cet effet tient à un savoir qui ne peut être qu’inné… Simone ne tombe jamais dans les détails, dans ce qu’on appelle le réalisme, et pourtant ses personnages sont individualisés, et complets. C’est un savoir lié à l’instinct et qui est en général perdu quand on privilégie la technique aux dépends de la spontanéité.

C’est un savoir qui coupe à travers tout ce que l’on a appris pour rejoindre les formes de vie qui ont formé le monde. Et cette possibilité de rejoindre le monde appartient sûrement à une mémoire ancienne, collective, que la plupart d’entre nous avons totalement perdue. Il s’agit dans ce cas de retrouver un souvenir que des siècles très nombreux ont totalement recouvert.

Mais son monde, apparemment archaïque est éminemment contemporain. On peut se rappeler ce que déjà disait Nietzsche, que celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec celui-ci, mais se définit comme inactuel; ce thème de pensée a d’ailleurs été repris plus récemment par Giorgio Agamben, disant: “La contemporanéité s’inscrit , en fait, dans le présent en le signalant avant tout comme archaïque, et seul celui qui perçoit dans les choses les plus modernes et les plus récentes les indices ou la signature de l’archaïsme peut être contemporain”.

Etel Adnan